# L'histoire des mitaines norvégiennes de Selbu et du motif Selburose
Si vous avez déjà tricoté des mitaines à motif de flocon, travaillé une étoile en jacquard ou admiré une paire de moufles scandinaves noir et blanc dans la vitrine d'une boutique, vous avez approché une histoire dont les origines remontent à une petite vallée agricole du centre de la Norvège. Ce village s'appelle Selbu, et son motif emblématique est la Selburose — une étoile à huit pétales qui a voyagé des mitaines d'une jeune fille jusqu'aux sacs à tricot du monde entier.
Un dimanche matin qui transforma le tricot norvégien
Le récit populaire norvégien commence par un dimanche ordinaire entre 1855 et 1857. Une jeune fille nommée Marit Guldsetbrua — plus tard connue sous son nom de mariée, Marit Emstad — se rendit à l'église paroissiale de Selbu en portant une paire de mitaines qu'elle avait tricotées elle-même. Il ne s'agissait pas des mitaines unies très simples que portaient alors la plupart des femmes de la région. Les siennes étaient réalisées en deux couleurs, noir et blanc, avec un motif d'étoile très affirmé sur le dos de la main.
D'après les récits transmis à Selbu, les autres paroissiennes le remarquèrent immédiatement. Les travaux d'aiguille constituaient l'un des rares moyens d'expression artistique et de savoir-faire qu'une femme d'agriculteur pouvait montrer publiquement, et un nouveau motif aussi frappant suscitait la curiosité. Marit et sa sœur auraient ensuite enseigné ce motif d'étoile à leurs amies et voisines, et en quelques années, le modèle se répandit dans toute la région.
C'est une belle histoire : l'idée d'une seule tricoteuse se diffusant jusqu'à devenir l'identité visuelle de toute une contrée. Mais c'est aussi, et c'est important, un récit que les historiens manipulent avec précaution.
Séparer l'histoire documentée de la légende locale
Marit Emstad est une personne bien réelle dont l'existence est attestée par des archives. Née en 1841 et morte en 1929, elle a vendu plus tard ses mitaines directement à Husfliden, la coopérative artisanale norvégienne, à Trondheim à partir de 1897. Cette partie de sa biographie repose sur des éléments solides.
L'histoire de l'allée de l'église relève d'une tradition différente. Elle s'est transmise principalement par la tradition orale et les témoignages recueillis plus tard par des folkloristes et historiens de l'artisanat. L'année exacte, tout comme la paternité première du motif d'étoile (parfois attribuée à une autre tricoteuse locale, Marit Sessenggjerdet), varient légèrement selon les sources. Les chercheurs spécialisés dans l'histoire textile norvégienne présentent généralement la scène de l'église de 1857 comme la version traditionnelle la plus répandue de l'implantation du motif à Selbu — et non comme un fait historique strictement vérifié. En d'autres termes : le rôle de Marit Emstad dans la popularisation de l'étoile à huit branches à Selbu est avéré, mais le détail de ce dimanche précis relève d'un folklore chaleureux greffé sur un événement réel.
Cette nuance n'enlève rien à l'intérêt du récit. La plupart des traditions artisanales que nous considérons comme « ancestrales » trouvent leur origine dans un moment d'innovation locale qui s'est répandu — celle de Selbu a simplement été mieux conservée dans les mémoires.
D'un motif isolé à une industrie régionale
Quelle que soit l'origine exacte, la suite des événements à Selbu est particulièrement bien documentée et constitue sans doute la partie la plus impressionnante de l'histoire. Le motif d'étoile ne resta pas une curiosité locale. Selbu avait longtemps vécu de l'extraction des pierres de meule, mais à mesure que cette industrie déclinait, le tricot prit le relais — à une échelle impressionnante pour l'époque.
Au début du XXe siècle, la confection des mitaines à Selbu passa du statut d'occupation domestique à celui d'une véritable industrie artisanale à domicile. Une coopérative locale, Selbu Husflidscentralen, fut fondée en 1899 pour assurer le contrôle de la qualité et la distribution des pièces tricotées dans tout le district. Après 1910, les organisations nationales d'artisanat firent la promotion des *selbuvotter* (les mitaines de Selbu) bien au-delà de la vallée, et dans les années 1930, la région en produisait environ 100 000 paires par an. À son apogée au milieu du XXe siècle, plusieurs milliers de tricoteuses à Selbu et dans ses environs tiraient un revenu régulier de leurs aiguilles — offrant à nombre d'entre elles leur première autonomie financière.
Ce dernier point était capital dans une communauté rurale où le travail des femmes restait souvent invisible sur le plan comptable. Une paire de mitaines de Selbu vendue dans les magasins Husfliden ou sur les marchés apportait une valeur marchande concrète à un savoir-faire jusqu'alors non rémunéré. Le tricot devenait ainsi une voie vers une certaine indépendance économique pour les femmes de la campagne, plusieurs décennies avant que cela ne devienne courant.
La Selburose : un motif plus ancien que la légende, plus récent qu'on ne l'imagine
C'est ici que l'histoire réserve une surprise supplémentaire. Le motif d'étoile à huit pétales lui-même — la fameuse « Selburose » — n'est pas né ex nihilo en 1857. Des motifs d'étoiles et de rosettes très proches apparaissent au cours de plusieurs siècles d'histoire textile européenne, figurant dans des recueils de modèles et des broderies en Italie, en France, en Suisse ou en Allemagne dès les XVIe et XVIIe siècles. Le dessin s'inscrit dans une longue chaîne d'influences interculturelles remontant aux traditions ornementales byzantines, coptes et islamiques. Des motifs étoilés étaient d'ailleurs déjà tricotés dans certaines régions de l'ouest de la Norvège avant la création des mitaines de Marit Emstad.
Selbu n'a donc pas inventé l'étoile à partir de rien : le district a su reprendre un motif existant, le styliser dans une version bicolore très contrastée et nette, et en faire un symbole régional au moment exact où la Norvège en avait besoin.
Un symbole de l'identité norvégienne
Ce calendrier ne doit rien au hasard. La Selburose a gagné sa popularité nationale au cours des décennies où la Norvège affirmait son indépendance vis-à-vis de la Suède, obtenue en 1905. Les traditions artisanales du pays étaient alors valorisées comme des expressions authentiques de la culture norvégienne, à l'écart des influences importées ou aristocratiques. Un motif né sur les mitaines d'une jeune fille de la campagne, réalisé entièrement en laine norvégienne par des mains locales, s'inscrivait parfaitement dans cet élan.
Les mitaines se sont également ancrées dans la vie quotidienne norvégienne de façon plus intime. Il devint d'usage pour les jeunes femmes de tricoter des paires de mitaines de Selbu comme cadeau de fiançailles ou de mariage — pour un fiancé ou pour les invités —, transformant le motif en un témoignage d'affection et de savoir-faire transmis de génération en génération. Des décennies plus tard, sous l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, des Norvégiens tricotèrent des versions intégrant les armoiries royales dans leurs mitaines en guise de symbole discret de résistance — prouvant à quel point un motif de tricot peut porter du sens.
Selbu aujourd'hui : une tradition toujours vivante
Si vous traversez Selbu aujourd'hui, cet artisanat n'a rien d'une pièce de musée oubliée, bien que la commune abrite une magnifique institution — le Selbu Bygdemuseum conserve la collection historique de la Husflidscentralen et continue de documenter cette mémoire. Des *selbuvotter* tricotées à la main sont toujours produites localement et distribuées dans les boutiques Husfliden à travers toute la Norvège. Des acteurs du patrimoine norvégien ont d'ailleurs engagé des démarches pour faire inscrire cette tradition sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, témoignage de l'attachement viscéral de la région à ces deux couleurs de laine.
Le motif Selburose a quant à lui largement dépassé les frontières de son district d'origine. Exporté et réinterprété depuis plus d'un siècle, il est désormais si étroitement associé à l'imagerie hivernale dans le monde entier que beaucoup de tricoteurs le considèrent comme un simple « flocon » sans se douter qu'il possède un berceau géographique — né des mitaines d'une adolescente un dimanche matin à l'église il y a près de 170 ans.
C'est peut-être la plus belle réussite d'un patron de tricot : devenir si universel que l'on prend plaisir à en redécouvrir l'histoire. La prochaine fois que vous monterez les mailles d'une mitaine à motif d'étoile, vous reprendrez le fil d'un savoir-faire centenaire, mêlant artisanat rural norvégien, fierté nationale et mémoire collective.




